CHRONIQUE Il n’y a pas de fiction. “Un vagabond à travers la Roumanie. Journal d’un voyageur français”, Grégory Rateau

Ce qui frappe dans ce journal d’un voyageur français, paru aux Editions Polirom en 2019, dont l’édition originale s’intitule “Hors-piste en Roumanie” (L’Harmattan, 2016), c’est l’effort pour saisir le début.

Texte de Laura T. Ile, écrivain

Ce moment où un territoire apparaît sous nos yeux avec toute la puissance de son évidence, avec un plaisir nouveaules pèresavec les trams, les cimetières, notre histoire encore inconnue, avec la foi, la superstition et la barbarie, avec le sentiment d’être toujours tiré par le fil, avec la peur d’être arrivé au bout du chemin et d’être définitivement pris dans notre filets, à cause de ce qu’il y a de plus laid, comme à cause de ce qu’il y a de plus séduisant, à cause de la promesse d’aventure qu’il nous offre.

L’aventure a bien des fantômes, et Grégory Rateau le sait bien, tout comme ses héros, Panait Istrati et Jack London, connaissaient profondément l’apparence de l’aventure sans fin. Le mythe fascinant de l’aventure disparaît face à la réalité, car la solitude est le prix habituellement payé par les aventuriers endurcis, qui finissent souvent leur vie dans la désolation et la solitude. Les impressions des voyageurs oscillent donc entre le désir d’aventure pure – la recherche d’un voyage agité vers l’inattendu dès les premières impressions – et la recherche de cette Roumanie familière, avec la nouveauté des relations humaines, passant par les réunions de famille et atteignant les plus inattendus REPERES historiques.

Le point de départ le plus intéressant est la Roumanie, vers laquelle ils fuient. Dès le début donc, au lieu d’être un point de fuite, il devient une promesse de sortie du monde occidental où le solipsisme est obsédant. Le solipsisme comme chute en soi, sans d’abord passer par ce que nous appellerions de multiples états d’existence. Dans le livre, ils deviennent « un documentariste, un voyageur, un exilé, un expatrié, un vagabond, un chômeur, un grincheux, un nouvelliste » (pp. 8-9). En passant par ce spectre, la croyance que la fiction n’existe pas s’impose : à savoir, l’auteur prétend que toute histoire est une froide extraction de la réalité, un condensé de sa propre expérience. L’écriture, d’ailleurs, n’a pas de fonction utilitaire, c’est un art de maître qui empêche le monde de se retourner sur lui-même.

Le narrateur crée donc une expérience immersive, pleinement conscient du fait que son passage ici témoigne des derniers vestiges d’un monde en voie d’extinction, dans l’inévitable marche vers la mondialisation. C’est un regard nostalgique sur le passé, avec intermezzo– les inévitables errances de la vie quotidienne : par exemple, le fait que le noble mécène qui, semblait-il, a généreusement soutenu l’ensemble de leurs recherches, s’avère finalement être précisément l’initiation du chercheur et de sa fiancée dans le monde douteux de l’Orient corruption européenne ; les deux sont emprisonnés dans les griffes d’une mafia invisible, et le complexe de persécution morbide se développe de façon exponentielle.

Un autre élément clé du livre est le sentiment que ce voyageur attentif qu’est l’auteur est prêt à s’abandonner à la métamorphose, à changer définitivement de peau, à vivre une immersion profonde.

Je donnerai un exemple : au lieu d’être une empreinte du monde transcendé, le sacré et tous ses avatars interpellent celui qui est témoin de ce monde dans lequel il est accidentellement arrivé. A savoir, il demande s’il peut vivre sa foi autrement qu’il ne le fait Croyant roumain, pour qui la “poésie” est intimement liée au sacré. Bien sûr, dans un monde où l’auteur est en quête d’authenticité, de voyage, de lucidité, de vérité, d’amitié, d’humanisme (ce sont quelques-uns des titres de chapitres), le désir de sacré peut sembler dépassé, mais il rencontre même attitude de l’authentique vagabond, qui préfère attendre la rencontre avec les autres plutôt que la confirmation de ses propres hypothèses. La question qu’il se pose est donc la suivante : “Est-il possible de vivre pleinement sa foi sans attendre qu’elle accomplisse des miracles et réponde à toutes vos prières, tombant ainsi dans la superstition ?” (p. 23).

Ainsi, ce qui marque la lecture d’un « journal intime », ce sont les marqueurs suivants : captation d’un détail en apparence insignifiant, méditation sur la mémoire, voyage et écriture, face à un moment déstabilisant, qui signifie finalement aventure pour l’auteur.

Les repères sont extrêmement bien choisis : tout d’abord, l’attention avec laquelle le « vagabond » cartographie, en macro et en micro, les détails essentiels de ce pays qu’il tente de capter. D’un côté nous avons les scènes de carnaval dans le tram 5, puis les détails baroques du cimetière Bellu, puis la mémoire de Bucarest qui a encore un tremblement de terre en 77, des rencontres avec le sacré, dont « la cellule du Père Arsenie Boc », remontant le temps, à travers le dernier chapelier de Bucarest, des expériences émotionnelles liées à la campagne roumaine.

Mais en plus de cette fresque, il y a deux autres éléments qui méritent d’être rappelés, puisqu’ils font, je pense, de ce “journal d’un voyageur français” la promesse d’un récit qui étendra ses tentacules électrifiées au-delà des effusions, des doutes , ou des voyages éphémères. C’est un désir ardent et sans cesse répété non seulement d’écrire, mais aussi de construire, comme le font les « vrais » écrivains. Cette énergie contagieuse semble se diffuser à partir du sentiment éprouvé devant la maison d’un tel écrivain, à savoir George Călinescu. Toucher, d’une manière “si sensuelle et quotidienne” (p. 198) des murs qui captent, spectralement, l’énergie de la vie, lui racontent des rencontres avec d’autres écrivains du monde, toujours en exil, dont il emporte avec lui les écrits, juste comme ils portent leurs “jeans percés”, car cette guilde peut créer d’autres modèles par contagion des modèles et persistance de l’écriture. A quoi ressemble un écrivain ? Elle est ” cet être, dont les actions héroïques sont corrigées dans un murmure après la nuit blanche, avec une bouche collante et des yeux brûlés par le froid gelé, … parfois peinte en solitaire, souvent un peu démente et toujours en décalage avec elle siècle » (p. 198). Face à ce mythe romanesque, avec tous les risques qu’il comporte, le « vagabond » répète son sort : « Fais de moi un vrai écrivain ! (p. 199).

Image non disponible

Je pense que l’énergie de cette magie, au-delà de l’attention journalistique aux détails, est le témoignage le plus émouvant de ce livre. Elle est comme un vecteur d’authenticité, comme un creuset dans lequel naît l’art des mots et qui, j’en suis convaincu, fera grandirIl estsanglant Il leur manquait un vrai écrivain. Surtout si l’on considère que son deuxième tome a été publié le 7 février, ““Noir de soleil”aux éditions Maurice Nadeau, qui confirme cette intuition, d’un solitaire qui tire sa voix personnelle en écoutant attentivement, loin du tumulte du monde : « Bien que j’aie vécu dans le tumulte du monde, je sens que le jour où je finis, ils parlent enfin ce langage secret de ceux qui vivent avec la mémoire d’êtres aimés et perdus” (p. 223), déclare-t-il.

Leave a Comment